Le web social : une « révolution ». Quoi encore ?
Le web social peut être appréhendé sous la forme d’un jeu de forces, d’une combinaison changeante de puissants flux d’énergie, les uns « liquides », les autres « solides » qui s’entretiennent dans un dialectique nouvelle, en cela qu’elle est à la fois versatile et évolutive.
D’un côté, sommairement, une force motrice, liquide, puissante et individuelle, qui peut notamment s’apparenter à une sorte « d’exubérance espiègle et primesautière » – pour reprendre les termes de Roger Caillois dans sa théorie du jeu. De l’autre, une force d’inertie, élément de résistance solide, reposant principalement sur la nécessité d’un « vivre ensemble numérique » ; le principe de réalité, la règle.
Durant un cycle que l’on peut sommairement comprendre entre 2004et 2009, le web social a offert, avant toute autre chose, via les forums, les blogs et les premiers réseaux sociaux, l’étourdissement de l’interaction (raisonnée ou non, professionnelle ou privée), et sans doute une manière de « magie » dans des relations humaines inédites. C’est l’effet « devine d’où je te parle » propre aux nouvelles technologies, depuis le télégraphe jusqu’au mobile.
Cependant, le désordre – relatif ou absolu – inhérent à cette expression « libre » devait dans un second temps amener une prise de conscience, tant d’une majorité des internautes que des acteurs institutionnels privés et publics, avec bientôt, l’édiction de règles de contrôle social explicites et implicites telles que la modération, bien connue, et l’autocensure, nettement moins commentée.
« have fun and common sense. Plenty of both »
RT @equalman
Pour reprendre les catégories imaginées par Roger Caillois à propos des jeux, le web social est un nouveau paradigme en cela, précisément, qu’il remet au centre de l’activité humaine la dialectique de la turbulence (paidia) et de la règle (ludus). Le liquide et le solide, pour reprendre l’analogie de départ.
Outre ce que ce recentrage provoque de tensions nouvelles bénéfiques ou déplorables, il place l’individu, les groupes, les peuples et les cultures devant une responsabilité elle-même nouvelle, laquelle se résume par l’alternative : cohabitation ou « guerre communautaire ». J’en profite pour reprendre la question polémique soulevée par Dominique Wolton :
« Nous sommes contraints (avec le web) de conjuguer deux mouvements contradictoires : la reconnaissance des identités et l’obligation de construire la cohabitation culturelle pour éviter le communautarisme. »
Alors, nouvel universalisme ou retour du communautarisme historique ?
En tant que révolution technosociale, le web social promet, quoi qu’il advienne, le changement ; la fin du statu quo et l’émergence de nouvelles positions, bonnes pour les unes, et mauvaises pour les autres ; dans l’ambivalence qui le caractérise, autour d’une dialectique à la fois versatile et évolutive…
Seth Godin n’a pas cette lecture « désorientée » lorsqu’il écrit ce propos très linéaire par lequel le web ne serait qu’une suite de phénomènes bien déterminés de floraisons : « Les nouveaux outils du Net, fortement démultipliés, rendent plus facile que jamais la création d’un mouvement, la possibilité qu’il se passe des choses, que les choses se fassent…/… »
Décrire cette révolution en ces terme et l’exploiter d’un simple point de vue positiviste – économiquement libéral – ne peut suffire à la saisir, si l’on ne prend pas en compte, d’un point de vue moral et éthique, l’intérêt général, le « vivre ensemble » ; tout simplement l’autre pan du web social décrit plus haut.
Il est possible que le web social en se « cherchant » de cette façon si trépidante que nous constatons tous les jours, sous les coups de boutoir de l’actualité et du quant-à-soi ; il est possible qu’il ne cherche tout simplement un sens caché… peut-être introuvable. Pourquoi pas messianique, pour reprendre la pensée de Walter Benjamin. Mais revenons à notre affaire en concluant…
En attendant, ce sublime « incertain » que nous offre le web social, ce champ des possibles comme il est souvent dit, nous enjoint, devant l’histoire (cette grande absente du présent) de ne pas complètement le saboter ; essayons, individuellement et collectivement, d’où que l’on « parle », d’agir et réagir en essayant de se resituer systématiquement dans ce paysage, afin d’y intégrer la dimension politique, sociale et économique. En clair, l’écologie de ce système.
C’est en cela que les entreprises ne peuvent – ne serait-ce que pour leur propre sauvegarde – s’employer à exploiter ce nouveau paradigme à leurs bénéfices exclusifs – bien qu’ils soient légitimes – sans s’accepter elles-mêmes comme parties prenantes responsables de ce mouvement.
